Il y a des textes qui méritent de ne pas tomber dans loubli. En voici un : il sagit de la lettre dun pasteur luthérien publiée dans le numéro 38-39 de la revue Una Voce (mai-août 1971). Cette lettre est très instructive, et la finale en est bien émouvante. On aimerait bien savoir ce quest devenu ce pasteur.
Il faut rappeler à temps et à contretemps que Vatican II et la réforme liturgique, que les faits et méfaits que nous subissons depuis plus de quarante ans défigureraient lÉglise sils venaient de lautorité légitime.
Si de nombreuses braves gens ont limpression de trouver en Benoît XVI une sorte doasis au milieu du désert, cest parce que désert il y a, et que celui-ci est lœuvre de ceux dont le même Benoît XVI revendique expressément la succession : il ne peut apparaître oasis quà ceux qui ont oublié les splendeurs de lÉglise, et qui ne voient pas que ladite oasis recèle tous les poisons désertifiants qui nous ont fait tant de mal.
Mais revenons à notre lettre. La voici telle que publiée dans Una Voce.
Un pasteur luthérien parle
Sous le titre : Une heureuse prise de contact cuménique, labbé Joachim Zimmermann a publié dans le numéro 3/4 de 1971 de la Una Voce-Korrespondenz une lettre quun pasteur luthérien lui avait adressée. Nous avons pensé que nos lecteurs aimeraient avoir un point de vue protestant en ces temps de trouble et dinquiétude pour les catholiques et nous leur livrons ce texte dont la portée ne leur échappera certainement pas. La traduction de lallemand est de notre Rédaction.
«
Lorsque je rencontre des prêtres catholiques, ils sont toujours étonnés de voir que je suis bien plus « catholique » queux
et cela, bien que je sois un vrai confesseur de la Réforme. Je voudrais à ce propos, et en guise dexemple, vous signaler quelques points sur lesquels jattire toujours lattention de mes interlocuteurs.
Une Église qui abandonne sa langue cultuelle sabandonne elle-même. Elle soumet non seulement sa langue, mais aussi le contenu de la foi dont cette langue est le support, aux variations et changements de sens perpétuels, dus à lévolution linguistique. Elle nen sera pas mieux comprise pour cela, mais bien au contraire elle ne le sera plus du tout. Je tiens à le souligner : que « le peuple » comprenne la messe ou non nest pas affaire de langue mais denseignement, de formation. Les prêtres qui, au cours de leur catéchèse, utilisent comme moyen de propagande en faveur du Christ ou de lÉglise ou de nimporte quoi dautre des negro spirituals ne devront pas sétonner si leurs enfants ne savent plus rien du mystère du Kyrie eleison.
Luther na pas chassé le latin de la messe (même si, il faut bien lavouer, ce fut plutôt pour des raisons pédagogique). Il a voulu que les lectures et le sermon soient en allemand, et, pour le Canon, il sest contenté de faire des propositions en vue de le germaniser (et de le « purifier » ; cest ce quon appelle la « Deutsche Messe »), et en ce faisant, il la malheureusement détruit. Le peuple devait chanter en allemand, mais le Gloria, le Sanctus et lAgnus Dei se maintinrent encore longtemps, et fort avant dans le XVIIIe siècle, comme par exemple dans la « Liturgie de Nuremberg », et, bien entendu, en langue latine (1).
Mais il est ne faut pas oublier ceci : il est bien vrai que les Églises luthériennes utilisent depuis longtemps la langue allemande pour le service divin. Mais cette langue était à lorigine une langue nouvelle. Luther a créé une langue qui, au cours des siècles, est à nouveau devenue une langue sacrée. Il en a été ainsi jusquau siècle des Lumières. Lors de la restauration liturgique du siècle dernier, cette langue a été reprise, de même dans le nouveau Rituel (I-IV) officiellement en usage chez nous. Ce qui, dans cette langue, paraît à certains si vieillot, joue le même rôle que le latin dans la messe romaine : il sauvegarde le contenu originel de la foi. Labandonner équivaudrait à abandonner toute expression dogmatique. Notre langue « moderne », pour de graves raisons que je ne saurais énumérer ici, nest plus capable dexprimer conformément à la « réalité » ce que Luther pouvait encore dire en allemand. Cest la raison pour laquelle nous pouvons, de façon relativement satisfaisante, chanter en allemand sur des mélodies grégoriennes (2). En revanche, si je devais chanter des traductions catholiques, le cœur me manquerait. Il en va de même, exactement, pour moi comme pour dautres, lorsque nous regardons les textes allemands du nouvel ordo catholique de la messe : on ne peut pas prier à laide de cette langue (sans parler des déplacements dogmatiques que vous avez relevés). Comparez seulement la version allemande du Credo de Nicée dans notre Rituel I et celle de votre nouvel ordo, et voyez aussi le rythme de la langue !
Bref, je pense quil est actuellement impossible dexprimer en allemand « moderne » le contenu de notre foi. Jaimerais mieux prier en latin quen [allemand] « moderne »...
Chez nous, on essaye en ce moment de remplacer lallemand « archaïque » de Luther par des prières modernes
mais jusquici, je nai eu connaissance que déchecs. Et je nen excepte pas les nouvelles « prières universelles » et les « Canons » hollandais qui commencent à connaître aussi chez nous une grande vogue.
Les catholiques feraient bien détudier dun peu plus près les tristes expériences des Églises de la Réforme. Je nen ai pas encore rencontrés qui eussent entrepris ce travail. Ce serait pourtant si instructif. La « Table de la Parole plus abondante », par exemple, – pour nous protestants, le prêche – a toute une histoire. Que na-t-on pas, en effet, prêché dans nos églises ! Le résultat ? De bons fruits, parfois : la Parole de Dieu demande, elle aussi, à être expliquée ; je nen disconviens certes pas. Mais nous avons à peu près complètement laissé se perdre la notion de sacrement et son intelligence. Si une prédication habile pouvait obtenir autant quon le dit, comme nos communautés devraient être pieuses et instruites, au bout de 400 ans ! La disjonction entre Parole et Sacrement qui dure depuis si longtemps chez nous, et les longues prédications qui ont remplacé ce dernier ont non seulement émoussé chez nos fidèles la faculté découter réellement, mais elles ont en outre à ce point intellectualisé, spiritualisé la proclamation de la Parole quils ne sont plus capables, aujourdhui, dentendre la Parole dans son efficacité sacramentelle, quels que soient les efforts de « traduction » que lon fasse. Labandon (on peut même parler ici dune hostilité de la part des protestants) de tout geste corporel au cours du Service divin se rattache directement à cet état de chose.
À ces réflexions jajouterai ceci : la dissolution de la messe au siècle des Lumières, dissolution qui fut presque totale, commença par des expériences. On voulait se débarrasser du « fatras » moyenâgeux et devenir plus « intelligible ». La conviction, subjectivement sincère, quon ne pourrait éviter toutes sortes dinconvénients quen sadaptant aux mœurs « plus raffinées » et aux « besoins personnels » de chacun, entraîna la prolifération dinnombrables rituels. Pour finir : des églises totalement vides
exactement comme aujourdhui.
« Il y a là-dessus un ouvrage que je vous recommande : Lhistoire des anciennes formes de la messe dans lÉglise protestante dAllemagne, de la Réforme à nos jours (3), de Graff. Si vous lisez ce livre, vous constaterez à votre grand étonnement que votre nouvel ordo de la messe existait déjà dans sa presque totalité au siècle des Lumières, à quelques expressions liées à lépoque près. Aussi ma première réaction, à la vue des nouveaux formulaires de messe en allemand, a-t-elle été celle-ci : « Vous commettez exactement les mêmes erreurs que celles qui furent les nôtres dans le passé, et que nous recommençons, il est vrai, à commettre ». Ce nouvel ordo offre beaucoup trop de possibilités de choix. La conséquence en sera que chacun agira comme bon lui semblera, doù un chaos liturgique et lapparition, chez chaque curé, dun particularisme pour ainsi dire dictatorial.
La messe commence maintenant [chez vous] par une salutation et quelques mots dintroduction, manifestement afin de se faire « plus proche du peuple » ; elle prendra ainsi aisément lallure dune rencontre amicale. Vous transformez le Kyrie en un aveu des péchés : une erreur que nous avons abandonnée depuis 30 ans (sauf exception). Le Aufer a nobis (que nous avons conservé) peut, à la faveur dune « traduction », devenir « proclamation de la grâce » et être pris facilement pour une absolution et nuire ainsi à la confession auriculaire. Ainsi de suite ; je ne puis tout énumérer.
La « communion dans la main » na heureusement pas encore été introduite chez nous, pas même au plan de la discussion, et les communiants sagenouillent encore presque partout au banc de communion.
Pour ce qui est de la célébration versus populum, jai été dès le début instinctivement réticent, bien que je me sois arrangé pour faire placer notre nouvel autel de manière pouvoir célébrer ainsi. Entre temps il mest apparu très clairement que si le sentiment de la « communio » pouvait sen trouver quelque peu renforcé, en revanche ceci se perdait : le fait que tous nous nous tenons devant le Très Saint, regardant devant nous, « hors de nous » ; que tous nous nous tenons devant lautel, comme devant une borne-frontière, à la limite entre le temps et léternité. Et, à mes yeux, cela est beaucoup plus important. Que presque tous les catholiques sy soient laissés prendre, provient, je le crains, non seulement dune conception rapetissée du ministère sacerdotal, mais avant tout dune profonde évolution de la foi à la transsubstantiation (la Présence réelle du Corps et du Sang du Seigneur). Jai bien peur que les catholiques ne deviennent des Protestants et nabandonnent aux (quelques) luthériens que nous sommes la connaissance du « est » pour lequel Luther a tant combattu.
Cest lamentable : je commence à découvrir les merveilles de la messe romaine, et beaucoup dautres avec moi, au moment où les catholiques semblent les abandonner. Que va-t-il se passer ? Je suis devenu un étranger dans mon Église et je ne saurais trouver une demeure dans la vôtre
... Et sans doute en est-il de même pour beaucoup des vôtres [
] »
La lettre se termine par un acte dabandon à la Volonté de Dieu et le ferme espoir quIl fera sabaisser les obstacles actuels.
(1) Il sagit ici de liturgie luthérienne. (N.D.L.R.)
(2) Il existe en Allemagne une tradition séculaire de chants religieux en langue vulgaire sur mélodies grégoriennes ou issues du grégorien, tradition en partie antérieure à la Réforme, dailleurs. (N.D.L.R.).
(3) P. Graff, Geschichte der Auflösung der alten gottesdienstlichen Formen in der evangelischen Kirche Deutschlands, I-II (1937-1939).
Conclusion : la dite nouvelle messe nest ni nouvelle ni messe.